Etude "Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant" - De Vinci

Sainte Anne, la Vierge et l'enfant Jésus ... et la sainte Famille

Informations Générales

Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus jouant avec un agneau, est un tableau de Léonard de Vinci peint à l'huile sur un panneau de peuplier et conservé au musée du Louvre à Paris.

Ses premières études datent de 1499. Sa mise en peinture commencerait en 1503. Léonard de Vinci ne cesse plus de perfectionner cette œuvre, qu’il laisse inachevée à sa mort en 1519.

Ce tableau met en scène Marie assise sur les genoux de sa mère Anne et tendant les bras vers son fils Jésus qui, à ses pieds, chevauche un agneau. L'interprétation actuelle nous dit que la composition évoque le moment où Marie vient d'accepter la future Passion de son fils, sous le regard satisfait de sa propre mère.

On ne connait pas le commanditaire de cette œuvre. Il pourrait s'agir de Louis XII lors de la prise de Milan par les Français en 1499 ou d'une initiative personnelle du peintre pour se faire connaître lors de son retour à Florence en 1501, dont Sainte Anne est la sainte patronne.

Sainte Anne, la Vierge et l'enfant Jésus - Léonard de Vinci (source Wikipedia)

Analyse de l'oeuvre

Ce tableau nous parle de la généalogie de Jésus. Au XVème siècle, Jésus est présenté comme est issu d'une lignée noble, celle du roi David. Dans les œuvres d'art religieuses, les membres de la sainte famille, sont richement vêtus. Durant cette période, le dogme de l'Immaculée Conception — selon lequel Marie a été conçue exempte du péché originel — est en plein développement. Ce miracle implique que la mère de Marie, Anne, gagne en importance. Le culte de la sainte Anne trinitaire (Sainte Anne présentée avec sa fille Marie et son petit fils Jésus) est introduit et de nombreux artistes réalisent des tableaux sur ce thème.

En 1481, le pape Sixte IV fait ajouter la fête solennelle de sainte Anne au calendrier de l'Église romaine, le 26 juillet. En 1494 le pape Alexandre VI favorise le culte de sainte Anne par la mise en place d'une indulgence qui promet la remise des péchés à quiconque prononce une prière devant l'image de Anna metterza (sainte Anne, la Vierge et l'Enfant).

Voici quelques exemples de tableaux représentant des Sainte-Anne trinitaires :

La composition de ces tableaux varie. En Europe du Nord on représente souvent Anne et Marie assises côté à côté avec Jésus au centre. En Italie on représente les trois personnages verticalement, ce qui pose des problèmes de proportion. Les tableaux correspondants sont très hauts et étroits. Pour réduire cet effet vertical et que les visages des trois personnages se trouvent alignés les uns sous les autres, les artistes trichent sur les proportions des personnages (Marie est souvent représentée en taille réduite) ou sur leur niveau d'assise.

Le tableau de Léonard de Vinci présente une composition verticale des trois personnages, directement issue de la tradition byzantine en vogue en Italie, où Sainte Anne domine sa descendance. Il place Marie sur les genoux de sa mère et comme il respecte les proportions des personnages, pour obtenir l'effet d'alignement vertical des visages, il fait en sorte que Marie se penche vers l'avant en baissant la tête. Elle doit retenir Jésus qui vient tout juste de s'échapper des ses bras pour jouer avec un agneau. Il trouve ainsi une solution ingénieuse au problème tout en apportant du mouvement et un côté naturel à sa composition.

L'enfant joue avec l'agneau qui symbolise son futur sacrifice. Jésus est l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Il l'enfourche et tient l'oreille de l'animal de sa main gauche. Cette action assez violente, peut évoquer une méthode utilisée pour égorger les moutons, en coinçant la tête de l'animal entre les jambes. En arrière plan, le paysage sublime est assez traditionnel pour une composition de Léonard. Un sol rocheux, avec des teintes d'ocre, puis une vallée avec des montagnes bleutées en fond.

LA SAINTE FAMILLE

La sainte famille vers 1508 (Bruxelles), thème plus en vogue dans l'Europe du nord, représentant Sainte-Anne et sa descendance, bien expliquée dans cet extrait de la Légende dorée de Jacques de Voragine vers 1266 :

La tradition rapporte qu’Anne a eu successivement trois maris : Joachim, Cléophas et Salomé. De Joachim elle eut une fille, la Vierge Marie, qu’elle donna en mariage à Joseph. Puis, après la mort de Joachim, elle épousa Cléophas, frère de Joseph, de qui elle eut une autre fille, également appelée Marie, et donnée plus tard en mariage à Alphée. Cette seconde Marie eut d’Alphée quatre fils, Jacques le Mineur, Joseph le Juste, Simon et Jude. Enfin, de son troisième mariage avec Salomé, Anne eut encore une fille, également appelée Marie, et qui épousa Zébédée. Et c’est de cette troisième Marie et de Zébédée que sont nés Jacques le Majeur et Jean l’Évangéliste.

L'ARBRE DE JESSE

L'arbre dessiné à droite de Sainte Anne, avec ses divers niveaux de branches, peut avoir été mis pour symboliser l'arbre généalogique de Jésus, autrement appelé arbre de Jessé. A droite un tableau représentant cette généalogie avec le vieux Jessé assis au pied de l'arbre.

Dessin préparatoire avec Saint Jean-Baptiste. L'idée de départ de Léonard était de représenter Jésus jouant avec Saint Jean. Il remplacera ensuite Saint Jean par un agneau. Cependant il y a ambiguïté sur l'identité des personnages. Sur ce carton Marie est-elle assise à côté de sa mère Anne ou d'Elisabeth sa cousine, la mère de Saint Jean ?

Sur ce deuxième carton préparatoire, l'ambiguïté est levée car Saint Jean a disparu au profit d'un agneau. Il recèle de nombreux dessins cachés, ce qui autorise à penser qu'il est bien de Léonard. Il permet de voir projetée sur le papier la profusion d'idées de l'artiste, qui sont autant d'indices utiles pour interpréter le tableau. Toutes ne seront pas reprises sur le tableau final.

Carton Resta-Esterhazy 1503-1506

L'image infrarouge du tableau du Louvre permet de voir une version plus primitive du tableau, notamment des dessins qui ont par la suite été recouverts par d'autres quand l'artiste a changé d'avis.

Deux autres versions du tableau sont très proches de l'original de Léonard. A gauche celle du Hammer Museum (los Angeles) et à droite une version attribuée à Francesco Melzi collaborateur de Léonard.

Recherche des symboles et dessins cachés

DES PROFILS DE FEMMES ET D'HOMMES : LA SAINTE FAMILLE

Dans la partie supérieure des trois versions du tableau, autour du visage de Sainte Anne, on trouve des visages masculins et féminins qui semblent représenter les membres de la Sainte Famille. A priori, il s'agirait des deux demi-sœurs de la Vierge Marie, Marie Salomé et Marie Jacobé ainsi que leurs pères ou leurs maris. On trouve aussi les visages de Joachim et Joseph les maris d'Anne et de la Vierge. Léonard enrichit donc le thème de la Sainte Anne trinitaire en y cachant les membres de la Sainte Famille. Une façon de réunir dans une même œuvre les styles artistiques du Nord et du Sud.

SUR LE CARTON PREPARATOIRE

Têtes de personnages apparaissant sur le deuxième carton préparatoire du tableau.

SUR L'IMAGE INFRAROUGE

Buste de femme à gauche de Sainte Anne. Son visage regarde vers la droite.

Tête de femme avec un grand nez.

Visage masculin.

Idem

Ombre d'un profil de visage masculin dans la chevelure de Sainte Anne. Son mari Joachim ?

Vieil homme barbu au pied de l'arbre. Un portrait de Jessé ?

DANS LES TABLEAUX

Version F. Melzi, deux visages féminins sont représentés en grand (leur profil regroupe une large portion de paysage) de part et d'autre de Sainte Anne (rotation 90° gauche).

Version F. Melzi, visages masculins (rotation 90° droite).

Visages de femmes dans la version Hammer Museum.

Visages d'hommes dans la version Hammer Museum.

Dans la version du Louvre, deux profils de femmes dans le paysage de part et d'autre de Sainte Anne (rotation 180°).

Dans la version du Louvre, deux profils d'hommes dans la partie supérieure du paysage (rotation 90° droite et gauche).

Sur la version de F. Melzi, des profils de visages en ombre à l'arrière de la tête d'Anne et de Marie. Probablement Joachim et Joseph les maris respectifs d'Anne et de la Vierge.

Idem dans la version du Hammer Museum.

Dans la version du Louvre, Léonard ne les a pas placés à l'arrière des têtes de leurs femmes mais en face.

Dans la version du Louvre, visage en jaune regardant vers la gauche.

L'ANGE DE L'ANNONCIATION

Tête d'ange au dessus de celle de Jésus dans la version du Louvre.

Version Hammer Museum.

LA MONTAGNE SACREE

Le thème de la montagne à droite de la tête de Sainte Anne. Version du Louvre. La montagne sacrée est, dans la bible, le lieu où les hommes communiquent avec l'éternel. Moïse reçoit les tables de la loi du créateur au sommet du Mont Sinaï.

Version Melzi.

Version Hammer Museum.

DES CREATURES MENACANTES

Des visages inquiétants peuplent le feuillage des arbres (Version du Louvre). La vie terrestre n'est pas le paradis.

(Version Hammer Museum).

(Version F. Melzi).

Chauve souris (version F. Melzi).

Vol de chauve-souris (version Hammer Museum).

L'ombre d'une tête d'animal menaçant ou projet de chauve-souris ? (Version du Louvre)

LA TETE D'OISEAU

On peut observer l'évolution des idées de Léonard tout au long du processus de création du tableau. Dans le dessin d'étude du drapé sur la jambe de la Vierge (à gauche) on remarque une tête de perroquet. Sur l'image infrarouge (au centre) la tête d'oiseau a changé d'emplacement et de forme. Sur le tableau actuel (bien qu'il ne soit pas totalement achevé) l'oiseau a trouvé sa place dans le tissu bleu et ressemble plus à un flamant rose qu'à un perroquet.

Le dessin de tête de perroquet est repris de manière plus stylisée par les peintres qui ont fait des copies du tableau. La version de gauche est celle de F. Melzi, collaborateur le plus proche de Léonard avec Salaï. L'oiseau dessiné est assez différent. En revanche ceux des autres copies, dont on ne connait pas les auteurs, sont beaucoup plus proches du dessin préparatoire de Léonard que du tableau final. Comment expliquer ce paradoxe ?

VISAGES REGARDANT VERS LE CIEL

Léonard place souvent des visages tournés vers le ciel dans les sommets de ses paysages montagneux (version du Louvre). Voir la Madone aux fuseaux ou la Joconde.

(Image infrarouge)

(version Hammer Museum)

(version F. Melzi)

LE SERPENT

Serpent sous le pied de Sainte Anne (version du Louvre). C'est un symbole évident de tentation donc de péché.

Tête du serpent sortant de la manche de la Vierge (version Hammer Museum).

Idem (version F. Melzi).

LE CRAPAUD

Un crapaud reconnaissable à la forme caractéristique de sa tête et de son gros œil. A droite sur la copie du tableau du Hammer Museum (Los Angeles) on distingue mieux le dessin du crapaud. Il représente le mal sur lequel Marie est assise comme pour l'écraser.

Il est déjà présent sur l'image infrarouge.

LE POISSON

Tête de poisson dans le tissu bleu du vêtement de Marie. Le poisson est un symbole des premiers chrétiens.

LE PHOENIX

Tête de Phoenix, symbole d'immortalité.

L'EPIS DE BLE

L'épis de blé dans la coiffe de Sainte Anne de la version du Louvre et dans les coiffes de Sainte Anne et la Vierge dans une copie du tableau. Le blé est symbole de la terre nourricière dans les visions chrétiennes du Moyen Âge. La Vierge est le champ de blé qui donne le pain de l'éternité.

En assombrissant l'image, les reflets de la lumière sur le visage de Sainte Anne forment le dessin d'une ancre, comme sur le visage de la Vierge dans "La Madone aux fuseaux". Cette fois c'est Anne, la mère de Marie qui ancre la généalogie de la famille puisqu'elle est la plus ancienne.

Tête de statue dans les rochers, regardant à droite.

LEONARD PEUPLE CHAQUE RECOIN DU TABLEAU DE REPRESENTATIONS D'ANIMAUX

Deux têtes d'animaux, une blanche, l'autre noire regardant dans des directions opposées. Léonard utilise chaque espace pour y insérer des dessins d'animaux.

Tête de taureau dans les cheveux de Marie. Le symbole de la fertilité.

Tête de lion dans le paysage montagneux (90° droite). Symbole de royauté.

Tête de singe à droite de l'agneau (sur l'image infrarouge). Symbole du démon.

Comme un petit chiot, porté dans une ceinture en tissu dans le dos de la vierge (90° gauche). Les copies ne reprennent pas cette idée.

Dans la manche de Sainte Anne, F. Melzi ajoute le dessin d'une main, celle que l'on trouve dans cette autre représentation de la Sainte Anne Trinitaire, ou Anne soutient Marie de sa main gauche. Ce tableau a été réalisé par des disciples de Léonard d'après un de ses cartons préparatoires.

Conclusion

L'observation attentive de ce tableau et de ses copies a révélé une grande quantité de dessins cachés, si bien intégrés dans l'image, qu'on ne les détecte quasiment pas au premier regard. Dès le carton préparatoire, l'idée d'intégrer ces éléments graphiques est bien présente. On repère des visages de personnages dans le décor autour de Sainte Anne. On les retrouve dans les premières couches du tableau du Louvre sur l'image infrarouge et dans les copies de F. Melzi et du Hammer Museum. Léonard ne se contente pas de faire une représentation classique de Saint Anne, la Vierge et l'enfant. Il veut évoquer une généalogie plus large de l'enfant Jésus, comme le font les tableaux représentant l'arbre de Jessé ou ceux d'Europe du nord. Il ajoute les membres de la sainte famille, subtilement cachés dans le décor ainsi qu'un arbre symbolisant celui de Jessé.

En plus du thème de la généalogie, il ajoute de multiples symboles généralement sous forme de têtes d'animaux. Dans les montagnes on trouve des visages qui regardent le ciel comme des âmes de pécheurs en attente de rédemption. La plus haute montagne t à droite de Sainte Anne est comme un vecteur de communication avec Dieu. De part et d'autre de ce magnifique paysage minéral et bleuté, des arbres aux allures menaçantes et quelques chauves souris, nous rappellent que la vie terrestre n'est pas un paradis. En milieu de tableau, on trouve un perroquet montrant la richesse de cette famille de sang royal, un phœnix symbole d'immortalité, un poisson qui évoque le christianisme et un taureau symbole de fertilité. Dans la partie basse se concentrent les animaux symbolisant les démons comme le crapaud, le singe et le serpent.

Les copies de F. Melzi (son plus proche collaborateur avec Salaï) et du Hammer Museum pourraient avoir été réalisées du vivant de Léonard. En tout cas leurs auteurs avaient une connaissance assez fine des symboles cachés par Léonard, dont ils ont reproduit les principaux. Il ne s'agit pas pour autant de copies fidèles. Ils ont fait preuve d'originalité dans le traitement du paysage et la disposition des personnages cachés.

Comme on a pu l'observer dans quasiment toutes ses œuvres (même les dessins de ses carnets), Léonard aime jouer, de toute évidence, à intégrer ces symboles graphiques. Il utilise systématiquement des têtes d'animaux pour enrichir le contenu symbolique de ses œuvres. S'agit-il d'un défit technique ? Veut-il créer une sorte d'énigme graphique, un jeu d'observation, que seuls les initiés (probablement d'autres peintres) sauront décoder ? En tout cas c'est de toute évidence une marque de fabrique.