Etude "La Vierge aux Rochers" - De Vinci

La Vierge aux rochers : une triple illustration du mystère de l'incarnation, de l'immaculée conception et du baptême du Christ.

La Vierge aux rochers est un tableau de Léonard de Vinci réalisé à Milan entre 1483 et 1486. Il était destiné à occuper la partie centrale d'un retable commandé par la confrérie milanaise de l'Immaculée Conception pour décorer une chapelle au sein de l'église Saint-François-Majeur.

L’œuvre décrit la rencontre entre Marie, l'enfant Jésus et saint Jean le Baptiste dans une caverne. Des experts ont placé cet épisode lors de la fuite en Égypte de la Sainte Famille, au moment du massacre des Innocents par le roi Hérode. Elle met également en scène un personnage d'ange. Ce tableau devait célébrer les mystères de l'Immaculée Conception et de l'Incarnation. Il se distingue par son contenu symbolique complexe.



Une première version du tableau (ici à gauche, visible au musée du Louvre de Paris) aurait été rejetée par la confrérie car Léonard de Vinci y aurait exagérément mis en avant la figure de Jean le Baptiste au détriment de celle du Christ. Pour cette raison, le peintre aurait alors dû procéder à la création d'une seconde version (ici à droite, visible à la National Gallery de Londres) plus conforme à la lecture canonique des Saintes Écritures, dans laquelle le Christ tient la place centrale. Un conflit juridique entre le peintre et ses commanditaires, portant sur la manière de traiter le thème et le paiement des travaux, va durer pendant près de vingt-cinq ans.

La première version, exécutée de la main de Léonard et rejetée par les frères, aurait été finalement vendue à Ludovic le More, duc de Milan, pour finir plus tard dans les collections du roi de France. La seconde version, probablement peinte par Ambrogio de Predis, un peintre associé de Léonard à Milan, sera effectivement exposée dans le retable de la chapelle.

Les deux tableaux sont très semblables dans leur conception générale, mais diffèrent par certains détails de composition et par leur technique d'exécution.

"Vierge aux Rochers" - 1ère Version - Louvre Paris (source Wikipedia)

"Vierge aux rochers" - 2ème version - National Gallery Londres (source Wikipedia)


Ambiguïté sur l'identité des enfants

Dans La Vierge aux Rochers du Louvre, Léonard décide de ne plus représenter les saints personnages avec leurs attributs traditionnels (auréoles, bâton avec la croix pour Jean) afin de mettre en avant leur nature humaine.

RECONNAITRE LES PERSONNAGES

Il avait déjà commencé cette révolution dans "La vierge à l'oeillet" vers 1478. Si, dans le cas d'une vierge à l'enfant, l'identité des personnages est évidente, dans le cas présent, comment deviner qui sont ces deux jeunes enfants nus, qui se ressemblent beaucoup ?

TRADITIONNELLEMENT MARIE TIENT JESUS

Sur cette œuvre de Raphaël, comme sur d'autres tableaux de la Vierge et l'enfant avec saint Jean, on remarque que généralement Marie tient son fils Jésus, ou le soutient d'une main et le regarde avec attention.

Dans la Vierge aux Rochers du Louvre elle tient aussi un enfant de la main droite et le regarde tendrement. Donc à priori il s'agit de Jésus. D'ailleurs ce geste ouvre sa cape comme pour signifier que l'enfant vient d'elle. L'autre enfant, à priori Jean, est placé légèrement à l'écart.

L'ambiguïté est même forte sur l'identité des enfants. C'est pourquoi Léonard va ajouter des indices graphiques pour nous aiguiller.

UN DOIGT POINTE VERS JESUS

Pour résoudre l'ambiguïté au premier coup d'œil, le peintre ajoute la main de l'ange qui désigne Jésus du doigt. En effet Jésus ayant les mains jointes en signe de prière on peut facilement croire qu'il s'agit de Saint Jean. D'autant plus que Jean fait un signe de bénédiction, habituellement réalisé par le Christ. Avouons qu'il y a de quoi facilement se méprendre.

UN PERSONNAGE SE PROSTERNE DEVANT JESUS

Au pied de la Vierge, dans les plis de la robe, une forme de personnage se prosternant a été ajoutée. C'est un second élément confirmant l'identité de l'enfant Jésus, qui sur ce tableau est bien situé à gauche. Ce personnage se prosterne en face du Christ.

Il existe un troisième élément d'identification. Comme on le verra dans la rubrique consacrée aux plantes, un iris, symbole de royauté, a été placé sous l'enfant Jésus.

DES EPEES SYMBOLE DE DECAPITATION

Une épée est dessinée en noir sur la roche claire et pointe vers le deuxième enfant situé à droite (le dessin n'est pas très net, mais on comprend mieux avec le dessin suivant).

Pour insister, Léonard ajoute un dessin d'épée similaire sur le rocher, à la verticale de la tête du deuxième enfant. Il s'agit donc de Saint Jean Baptiste, mort décapité. Les épées sont une référence directe à son martyr.

Reste à comprendre cette mystérieuse inversion des gestes des enfants. Jésus est en prière, les mains jointes et Saint Jean fait une bénédiction de la main droite, geste généralement attribué à Jésus dans les tableaux religieux.

Cause supplémentaire de confusion, sur la 2ème version du tableau (Londres), l'identité des personnages est inversée. Cette fois, plus d'ambiguïté, les enfants ont été représentés avec des attributs évidents. Saint Jean est à gauche avec son bâton de berger surmonté d'une croix, priant à genoux et Jésus assis à droite le bénit. Ils portent tous deux des auréoles.

Cette inversion des rôles entre les deux tableaux et la discrétion des symboles cachés qui passent facilement inaperçus, continue aujourd'hui d'induire le public et aussi les experts en erreur sur l'identification des enfants du tableau du Louvre.

On comprend mieux le mécontentement des commanditaires pour qui placer Jean au centre du tableau bénissant Jésus, était lui accorder trop d'importante. Dans la seconde version le rôle des enfants a donc été échangé, remettant Jésus au milieu de la scène et Jean priant sur le côté. Le doigt pointé de l'ange a disparu. Cependant cela génère quand même une incohérence car la Vierge semble consacrer plus d'affection à Jean qu'à Jésus.

D'ailleurs Le Perugin, peintre italien de Toscane, probablement inspiré par le tableau de Léonard, peindra en 1505 cette Vierge à l'enfant avec Saint Jean dont la posture nous rappelle clairement celle de la Vierge aux Rochers. Il semble qu'il ait vu la seconde version puisque les enfants sont inversés.

Similitudes avec "Le Baptême du Christ" de Verrochio

Pour comprendre la Vierge aux rochers, il faut nous intéresser à un autre tableau : Le Baptême du Christ d'Andrea Verrochio. Ce tableau peint vers 1472-75 a été réalisé en partie par Léonard quand il était en formation dans l'atelier de Verrochio à Florence. On sait par des récits de l'époque qu'il a peint l'ange de gauche. Vasari raconte que : "Son très jeune disciple, Léonard de Vinci, y peignit un ange bien meilleur que tout le reste".

Dans ce tableau, qui représente le baptême de Jésus par Saint Jean dans le Jourdain, on y voit Jésus priant les mains jointes, l'Esprit Saint descendant sur le Christ sous forme d'une colombe et un rapace (a priori un faucon). Deux petits anges assistent à la scène et préparent un linge. Jean tient son traditionnel bâton orné d'une croix et d'un bandeau portant l'inscription "Ecce Agnus Dei".

On remarque que dans la Vierge aux Rochers du Louvre l'enfant Jésus a aussi les mains jointes, comme le Christ adulte dessiné par Verrochio. Autres éléments similaires dans le décor : des rochers, un ruisseau, un palmier et un ange.

Et si Léonard avait voulu reproduire la scène du baptême du Christ dans son tableau de la Vierge aux rochers ?

Observons les similitudes. Dans la version de Londres, comme dans le tableau de Verrochio, Saint Jean enfant tient un bandeau avec écrit "Ecce Agnus Dei" et un bâton orné d'une croix.

Dans les deux tableaux, on trouve un ange à genoux. Ils ont tous deux des tenues assez proches, avec un tissu sur l'épaule. Leurs visages et leurs chevelures blondes bouclées sont très semblables. Léonard a-t-il reproduit l'ange qu'il avait peint des années plus tôt pour le tableau de Verrochio dans la Vierge aux rochers ? Entre temps, la jeune fille est devenue une femme.

Dans le Baptême du Christ les deux personnages ont les pieds dans l'eau sur la rive du Jourdain. Dans la grotte, l'eau est aussi présente sous la forme d'un petit bassin. Tout est prêt pour un baptême.

Derrière le Christ, les larges feuilles d'un palmier dessinent des formes de coquilles St Jacques. Quand commencent les pèlerinages à Saint Jacques de Compostelle, les coquillages ramassés sur place par les fidèles vont servir de coupelles pour la célébration des baptêmes.

Selon le Codex Calixtinus du XIIème siècle, les deux valves du coquillage représentent les deux préceptes de l'amour à savoir aimer Dieu plus que tout et aimer son prochain comme soi-même. Nous sommes complétement dans le thème de l'enseignement de Jésus.

Le palmier du tableau de Verrochio est plus éloigné de la forme d'une coquille Saint Jacques. Il sert surtout à évoquer l'exotisme de la Palestine.


En assombrissant l'image, on remarque que la portion de ciel clair, dans le plafond de la grotte au dessus de l'enfant Jésus, prend la forme d'une colombe. Le petit point noir, qui pourrait passer pour une tâche, ne doit rien au hasard. Il figure en fait l'œil de l'oiseau dont le bec pointe vers le bas.

La Vierge aux rochers fait donc largement référence au Baptême du Christ de Verrochio mais transposé à une autre époque, celle de l'enfance de Jésus, et dans un autre lieu, une grotte. On retrouve les éléments associés au baptême : Saint Jean, l'ange, le ruisseau, la colombe, le coquillage (à travers la métaphore du palmier) et les rochers. On note quand même deux différences importantes. La présence de la Vierge Marie et Jean qui effectue un geste de bénédiction au lieu de verser l'eau sur la tête de Jésus. Il faut poursuivre notre enquête pour comprendre ces incohérences.


Le thème de l'incarnation

Rappelons-nous, les commanditaires souhaitaient que le tableau illustre le mystère de l'incarnation. En effet Jésus est homme et dieu à la fois. Il est le verbe divin incarné dans un être de chair. Il y a deux instants de la vie du Christ dans la bible qui évoquent particulièrement cette incarnation, quand l'Esprit Saint descend sur Jésus sous forme d'une colombe : c'est l'annonciation à Marie et le baptême par Saint Jean. Justement, nous venons de voir que la composition reprend de nombreux éléments associés au baptême du Christ. Intéressons-nous maintenant à un autre tableau de Léonard de Vinci : l'Annonciation.

Sur ce tableau nous voyons l'archange Gabriel, à genoux, venant annoncer à Marie qu'elle va porter le fils de Dieu. Il ressemble aux anges des tableaux précédents, celui de la Vierge aux rochers et celui du Baptême du Christ. Gabriel est le messager de Dieu et même si les anges n'ont pas de sexe, il est souvent représenté par un personnage féminin.

L'archange porte une branche de lys, symbole traditionnel de la pureté de la Vierge. De la main droite, il bénit Marie avec la même position de main, index et majeur serrés, que Jean dans la Vierge aux Rochers.

IDENTITE DE L'ANGE

L'ange de la Vierge aux Rochers serait-il l'ange Gabriel ? Premier indice, Léonard a choisi un personnage féminin pour son ange. Il a aussi glissé quelques symboles dans ses vêtements pour nous guider. En retournant l'image, on repère une quantité de plis trop importante pour ne pas être suspecte, dans le haut de la manche de l'ange.

En sombre, à gauche, on voit le profil d'un personnage Egyptien (reine Néfertari, femme de Ramsès II ?), et en clair au centre le dessin d'un personnage écartant ses bras avec un bâton à la main gauche, comme le fit Moïse quand il ouvrit les flots. Dans la bible, l'archange Gabriel était justement aux côtés de Moïse pour lui apporter la puissance divine. Ces éléments confirment que l'ange de la Vierge aux Rochers est bien Gabriel, celui de l'annonciation (et non pas Uriel comme il est souvent suggéré).

L'ange est agenouillé et ses hanches forment une zone sphérique très proéminente sur le tableau. Son vêtement rouge attire d'autant plus le regard du spectateur vers une partie du corps qui reste en général assez discrète dans un tableau religieux. Dans la deuxième version, la position de son bassin est moins équivoque et la couleur de son vêtement plus discrète. Pourquoi Léonard a-t-il mis en exergue le postérieur de l'ange ?

A l'intérieur de cette forme circulaire, on devine un visage de profil regardant vers la gauche. A l'époque médiévale la lune est souvent représentée par un cercle incluant un visage. D'autre part les 7 archanges ont chacun une planète associée. Celle correspondant à Gabriel est justement la Lune. Il pourrait donc s'agir d'un indice supplémentaire pour identifier l'archange Gabriel.

On notera aussi que l'ange ne regarde pas vers l'enfant qu'il désigne du doigt. De manière inattendue, il tourne la tête et regarde en arrière, sans raison apparente.

Il semble nous inciter à suivre son regard et à chercher les dessins que le peintre a caché dans ses vêtements derrière lui ? Dans la version de Londres, l'ange regarde en face en direction de Jean et on ne trouve aucun dessin caché dans ses vêtements.

Voyons maintenant un dernier tableau traitant cette fois du thème de l'incarnation. Il a été réalisé par Piero di Cosimo, un contemporain de Léonard à Florence, en 1505.

La vierge Marie enceinte de Jésus se tient debout sur un piédestal. Elle reçoit l'annonce de sa maternité divine, d'une main ouverte. Un personnage sur la gauche (identifié comme Jean l'évangéliste, mais qui pourrait tout aussi bien être l'ange Gabriel) pointe son doigt vers le ventre de la Vierge pour désigner l'enfant Jésus, qu'elle porte. La colombe qui descend du ciel apporte l'Esprit Saint sur l'enfant.


L'incarnation - Piero di Cosimo 1505 (image Wikipedia)

Sur ce tableau de la renaissance italienne de 1425 représentant Sainte Anne, la Vierge et l'enfant Jésus, on remarque la similitude des gestes des mains de Sainte Anne avec ceux de la Vierge de Léonard. La main droite posée sur l'épaule de son descendant direct (Marie pour Anne et Jésus pour Marie) et la main gauche ouverte au dessus du deuxième personnage en signe de protection (ou de bénédiction).

Sant'Anna Metterza - Masaccio et Masolino da Panicale (1425)

LE DOUBLE THEME DE L'ANNONCIATION ET DU BAPTEME

Dans la mise en scène de la Vierge aux Rochers, on retrouve beaucoup d'éléments symboliques présents dans les tableaux de l'Annonciation et de l'Incarnation : la présence de la vierge Marie, de l'ange Gabriel, le signe de bénédiction (ici fait par Jean, index et majeur serrés), le doigt pointé désignant Jésus et la colombe du Saint Esprit. On retrouve également des éléments de composition présents dans des tableaux représentant la sainte famille, comme Sainte Anne, la Vierge et l'enfant, où le personnage central est placé au dessus de ceux qu'il protège. Jésus est au contact direct de la main de Marie puisqu'il est son fils et Jean sous sa main protectrice. Ce dernier est situé plus bas que les deux autres personnages pour montrer son niveau inférieur dans la hiérarchie religieuse.

On peut en conclure que Léonard a probablement choisi de traiter le thème de l'incarnation en présentant dans une même image, les deux instants de la vie du Christ où l'Esprit Saint est descendu sur lui : l'annonciation et le baptême. Le résultat est une composition complexe, très riche en symboles mais difficile à interpréter pour les commanditaires comme pour tous ceux qui ont vu ce tableau depuis.

Le thème de l'immaculée conception

Léonard ne renonce pas pour autant à traiter le thème de l'immaculée conception également demandé par la confrérie. Il place la Vierge au centre du tableau. Les diagonales du cadre se croisent sur le bijou tenant sa cape.

LE VAISSEAU MYSTIQUE

La vierge est souvent décrite dans la religion catholique comme un vaisseau mystique ayant porté l'enfant Jésus du ciel vers la terre, car elle ne l'a pas directement enfanté. On repère la forme d'une barque dans les plis du tissu doré de ses vêtements. Ce symbole de bateau, sert à illustrer le concept de l'immaculée conception. On le retrouve dans d'autres tableau de la Vierge (voir la Madone Benois de Léonard par exemple).

De même, on remarque le dessin d'un bateau à voile dans les plis du vêtement rouge de l'ange.

LE PELICAN

Au milieu de la barque, les plis dessinent une forme de pélican. Au moyen-âge le pélican est un symbole du Christ : il nourrit ses petits par son propre sang comme le Christ donne sa vie pour la multitude des hommes.

Nous avons donc le symbole du Christ (le pélican) au centre de la barque qui représente la Vierge apportant Jésus sur terre. Tout cela est idéalement dessiné au niveau de son ventre dans les plis de ses vêtements. La métaphore de l'immaculée conception est bien représentée.

Le thème de la grotte

Pourquoi Léonard a-t-il choisi une grotte comme lieu de transposition du baptême du Christ ? En scrutant l'image infrarouge du tableau, au pied de la Vierge, on tombe sur une inscription textuelle : la lettre Omega suivie du mot "Zeus".

Inscription : "Omega" + "ZEUS" sur une pierre plate en bas de l'image.

Or la mythologie grecque nous raconte que la déesse Rhéa aurait caché son nourrisson Zeus dans une grotte pour le protéger de son père Cronos, qui voulait l'avaler, comme il l'avait fait pour ses autres enfants. Il existe une grotte de Zeus sur l'île de Crète, en Grèce, située sur les pentes du Mont Ida. Cette grotte, profonde, a une seule entrée et dispose de magnifiques stalagmites et stalactites. Dans l'antiquité c'était un lieu de culte.

Grottes et sources sont des symboles liés à la déesse-mère dans les religions antiques (comme la déesse Isis au temps de Pharaons). La source est l’élément vital de fécondité tandis que la grotte est un symbole de la matrice universelle. Cette double lecture symbolique, vient enrichir un peu plus le thème de Marie mère de dieux. Il y a comme une filiation entre les déesses-mères antiques et la vierge Marie.

Dans le plafond de la grotte, en faisant tourner l'image d'un quart de tour, on voit clairement le visage d'un personnage qui pourrait ressembler à Zeus. L'esprit de Zeus, dieu tout-puissant et premier d'entre les dieux, semble toujours présent dans cette grotte et participe à la célébration du baptême d'un autre dieu, Jésus, unique celui là, qui va prendre la place des anciens dieux grecs dans l'histoire. Le symbole est très subtile.

Autre visage souriant dans le plafond de la grotte en haut à gauche (rotation 180°).

Profil d'un homme barbu pouvant évoquer Zeus, à gauche de la vierge (rotation 180°).

Ces rochers verticaux qui ressemblent à des menhirs, sont peut-être une représentation des stalagmites de la grotte de Zeus, dont Léonard aurait entendu parlé dans des récits.

Dans la version du Louvre (à gauche) et celle de Londres (à droite), on peut deviner le dessin d'un personnage en pierre, de profil, la végétation formant sa chevelure. Au Moyen Âge, les menhirs sont supposés avoir été bâtis par les Géants ayant habité sur terre avant le Déluge. Dans ses notes, Léonard raconte l'histoire d'un géant vivant sur le mont Atlas et se battant contre les égyptiens, les arabes et les perses. Il s'interroge aussi sur les fossiles de coquillages qu'il retrouve dans les montagnes. Comment le déluge a-t-il pu les déposer si haut ?

Des visages inquiétants au niveau des pieds de Jésus et de l'ange. Une évocation des démons présents dans le monde souterrain.

Une faille dans le plafond laisse voir une forme claire qui pourrait faire penser à celle de l'ile de Crête (ci-dessous). A moins qu'il ne s'agisse de la forme du corps d'un oiseau, une colombe avec quelques feuilles d'olivier pour symboliser la paix ?

Carte de la Crête.

Autres dessins cachés

L'état de conservation du tableau du Louvre n'est pas très bon. Il est difficile de voir les détails avec netteté et de repérer avec certitude les dessins cachés qui semblent être très nombreux. En revanche il semble qu'il y en ait moins dans la version de Londres. Ce qui pourrait suggérer que Léonard est moins intervenu sur ce tableau.

Une tête d'agneau se dessine au milieu du décor de rochers et de plantes au dessus de l'ange. Elle fait référence au sacrifice du Christ.

Idem, dans le coin inférieur gauche.

Les ombres sont souvent utilisées par Léonard pour y cacher des contours de personnages. Ici on devine une tête de chien, symbole de fidélité. Jean restera fidèle à Jésus jusqu'au bout, puisqu'il mourra décapité en martyr de la foi.

On découvre aussi un fossile de poisson. Dans ses notes Léonard parle justement d'une expérience qu'il a vécu un jour en pénétrant dans une grotte dans laquelle il a découvert un fossile de baleine. Le poisson est aussi le symbole des premiers chrétiens. Ils en gravaient dans les grottes où ils se réunissaient dans la clandestinité pendant les persécutions romaines.

Le langage des fleurs

Les plantes, identifiées par des experts, jouent aussi un rôle dans la compréhension de l'œuvre en y apportant leur sens symbolique. Sur le tableau du Louvre on trouve au moins trois types de fleurs différentes placées à côté de chacun des personnages: l'ancolie, l'iris et le cyclamen.

ANCOLIE

L’ancolie, appelée gant de Notre-Dame, présente cinq pétales rappelant aux fidèles la main de la Vierge. Ici, elle est placée à côté de Marie, qui ouvre sa main protectrice sur la tête de Jean.

IRIS

L'iris a donné sa forme au symbole héraldique de royauté que l'on nomme fleur de Lys. Situé au pied de l'enfant de gauche, il vient renforcer l'identification du personnage comme étant bien Jésus, le Christ roi.

CYCLAMEN

Symbole d'amour durable, il est placé au pied de Jean, un fidèle compagnon du Christ.

Conclusion

Cette étude nous a montré qu'il existe une symbolique complexe dans ce tableau. Le thème commandé par la confrérie est double : l'immaculée conception et l'incarnation. La Vierge Marie trouve donc bien sa place au centre du tableau, entourée d'éléments picturaux signifiant sa pureté et son rôle de vaisseau transportant l'enfant sur terre : la barque transportant le pélican, et le bateau à voile. Pour traiter de l'incarnation, Léonard choisit d'évoquer deux instants de la vie du Christ, racontés dans la bible, au cours desquels l'Esprit Saint est descendu sur lui sous forme d'une colombe : l'annonciation et le baptême. Il veut fusionner ces deux scènes en une seule. Cependant, lors de l'annonciation, Jésus est encore dans le ventre de Marie alors qu'il est adulte quand Jean le baptise.

Pour réaliser ce tour de force, Léonard déplace les deux événements dans le temps et l'espace. Il les positionnent quelques mois après la naissance de Jésus et de Jean, probablement au moment de la fuite en Egypte. Il reprend des éléments graphiques de ses précédentes œuvres : décors (rochers et ruisseau), plantes (palmier, iris), position des personnages et de leurs mains. Il installe cette scène dans une grotte, lieu symbolique d'anciennes divinités, la déesse-mère et Zeus. Il mélange ainsi mythologie et religion. Il ajoute de nombreux dessins cachés, dans le décor et sur les vêtements, chargés de symboles destinés à illustrer le thème (l'ange Gabriel, agneau, bateaux, pélican, rapace, chien, coquillage, colombe) et parfois en lien avec des sujets qui l'intéresse (fossile de poisson, géant de pierre). Le résultat est un tableau d'une richesse symbolique extraordinaire mais très difficile à interpréter. On peut comprendre le désarroi des frères devant la première version. Ils ont probablement repéré une partie des symboles cachés. La version de Londres est plus sobre et tente d'atténuer en partie les originalités de l'œuvre pour fournir une vision plus proche de la tradition. Les deux enfants récupèrent leurs attributs d'identification (auréoles, habit, bâton de berger). Elle présente moins de dessins cachés, et perd donc un peu en saveur. Cependant la composition, très atypique, persiste dans les deux tableaux qui seront une grande source d'inspiration pour des générations de peintres.