Etude "Madone aux fuseaux" - De Vinci
La "Madone aux fuseaux", une représentation de notre Dame du mont Carmel ?
La Madone aux fuseaux est le titre porté par deux tableaux peints par Léonard de Vinci et son atelier vers 1501. Le premier tableau dit Madone Lansdowne (appartenant aujourd'hui à un collectionneur privé américain anonyme) est une commande de Florimond Robertet, secrétaire et trésorier du roi Louis XII, qui rencontre Léonard lors de la prise de Milan par les Français en 1499. Il est probable que le commanditaire du second tableau dit Madone Buccleuch (conservé désormais au château de Drumlanrig, en Écosse), réalisé peu de temps après la première œuvre, soit le roi de France Louis XII. De très nombreuses copies de ces tableaux ont été réalisées par la suite.
Analyse de la Madone Lansdowne
Nous allons nous intéresser en premier à la version Lansdowne car elle fourmille de dessins cachés très bien intégrés dans le paysage, les éléments du décor et les vêtements des personnages. C'est donc un indice fort de l'intervention de Léonard de Vinci dans cette œuvre. Ce tableau présente la Vierge assise sur une colline avec l'enfant Jésus sur ses genoux. Il joue avec un fuseau en bois, utilisé pour enrouler les pelotes de laine. Alors que la Vierge regarde l'enfant avec attention en le tenant pour qu'il ne tombe pas, celui-ci regarde le haut du fuseau qui représente une croix, symbole préfigurant son destin tragique. Le paysage montagneux présente une vallée dans laquelle serpente une rivière.
Tous les symboles, associés aux dessins cachés que nous allons découvrir dans ce tableau, vont nous conduire vers un thème assez courant dans les peintures religieuses, puisqu'il s'agit de notre Dame du mont Carmel. L’ordre du Carmel est un ordre religieux catholique contemplatif. Ses membres sont appelés carmes et carmélites. Leur père spirituel est le prophète Élie. Fondé par des ermites sur le mont Carmel en Palestine à la fin du XIIème siècle, le monastère Stella Maris (Marie, étoile de la mer) est situé sur l'emplacement de la grotte d'Elie. La tradition locale raconte que la Sainte Famille revenant d'Égypte, s'y serait arrêtée pour passer la nuit avant de regagner Nazareth.
Ces premiers carmélites quittent leur ermitage au début du XIIIème siècle suite à la reconquête musulmane de la terre sainte pour se réfugier en Europe où ils vont mener une vie monastique. La Vierge Marie, vénérée sous l'appellation de Notre-Dame du Mont-Carmel, est également très présente dans la spiritualité carmélitaine. Elle intercède auprès du Christ pour sauver les âmes du purgatoire.
La Madone aux fuseaux (Lansdowne) - Léonard de Vinci (source Wikipedia)
Exemple de représentation de l'intercession de la vierge pour les âmes du purgatoire :
Ce type de tableau représente généralement les âmes du purgatoire par des hommes et des femmes en partie basse, parfois au milieu des flammes de l'enfer, suppliant la vierge d'intercéder pour leur salut. Des anges tirent vers le ciel ceux qui seront sauver. Marie est assise au dessus du purgatoire avec l'enfant Jésus sur ses genoux. Parfois elle supplie Jésus adulte de s'occuper de ces âmes en souffrance.
Notons la position de la main droite de la vierge, comme un geste de protection envers les pêcheurs.
Exemple de représentation de notre-dame du Carmel :
Dans ce type de tableau, la Vierge est présentée sur le mont Carmel ou un nuage, tenant l'enfant. Tous deux tiennent des scapulaires à la main. Ce sont des représentations miniatures imagées, composées de morceaux de tissus reliés par des fils. Celui qui le porte montre sa dévotion au culte de Marie.
Dès les premiers temps du christianisme, la Vierge a été surnommée Stella Maris (étoile de la mer), suite à l'interprétation étymologique du nom Marie. L'image de la Vierge, comme une étoile guidant les marins vers le port à travers les flots tumultueux, nous rappelle qu'elle guide aussi les chrétiens pêcheurs vers le Christ. Les premiers Carmélites ont choisi ce nom particulier pour leur monastère en terre sainte. Ainsi dans les représentation de Notre Dame du Mont Carmel, Marie peut également être représentée sur les flots.
Interprétation du tableau
La composition de l'œuvre est organisée autour d'une colline au sommet de laquelle la Vierge est assise avec l'enfant. Les personnages sont représentés en gros plan. Une mère attentive tient son enfant sur ses genoux pendant qu'il joue avec un fuseau. Léonard semble nous présenter une scène de la vie quotidienne. Comme dans toutes ses œuvres religieuses il cherche à mettre en avant l'humanité de ses personnages, plus que les symboles religieux qu'ils représentent. Pour autant ce tableau est bien une représentation religieuse de notre dame du Carmel. La vierge est assise sur une petite colline, symbolisant le mont Carmel. Nous allons voir qu'il existe un grand nombre de symboles cachés dans le tableau qui mènent à cette interprétation.
DES RONGEURS
Au pied des rochers, des animaux du monde souterrain maléfique, habité par des animaux symbolisant le mal : les rongeurs et la tête de loup. Dans la partie basse côté droit du tableau on distingue des petits rongeurs qui se fondent dans les rochers.
TETE DE LOUP
Un tête de loup en bas du tableau (rotation (180°).
Plus à gauche, une tête d'animal avec un long museau.
VISAGES DANS LES ROCHERS
Sous le même angle de vue on remarque deux visages qui se font face.
VISAGES
Autour de la colline on trouve toutes sortes de visages tournés soit vers Marie, soit vers le ciel. Il s'agit des âmes des vivants qui cherchent le salut.
Ici dans le paysage, trois visages imbriqués l'un dans l'autre (sombre, moyen et clair de la gauche vers la droite) en face du pont. Voici un exemple typique de raffinement dans l'intégration d'images cachées.
Un visage regardant vers le ciel, formé par les buissons (rotation 90° droite).
Autre visage fait de rochers près du bord gauche.
Les petits buissons ont des visages. Les feuilles forment la chevelure des têtes de ces personnages. Ils regardent vers le sommet de la colline en direction de Marie, comme des âmes au purgatoire en attente d'une intercession de la Vierge en leur faveur.
Visage de femme dans le tissu bleu (rotation de 180°). Ses lèvres semblent embrasser l'enfant.
BOEUF
Tête de bœuf dans le paysage sur le bord gauche du tableau (rotation 90° gauche). Le bœuf symbolise la docilité au Christ.
LA LETTRE "e"
La lettre "e" apparait dans le vêtements de la Vierge (rotation de 180°). Il faut savoir que la traduction initiale du nom Marie par Saint Jérôme était stilla maris (goutte de la mer) mais est devenue au fil du temps, stella maris (étoile de la mer). Il est probable qu’un scribe, lors d’une écriture ultérieure, retranscrivit stella maris (étoile de la mer) au lieu de stilla maris (goutte de la mer). Cette lettre "e" a peut-être été ajoutée par Léonard pour nous rappeler cet élément ?
Le "M" de Marie dans la manche gauche de la Vierge. Il évoque le symbole de Stella Maris, formé d'un M majuscule bleu.
TETES DE DRAGON
Dessin d'une tête de dragon dans la partie droite de la chevelure de Marie. En comparaison, à droite une tête de dragon tirée des carnets de dessin de Léonard. Le dragon est le protecteur du ciel.
RAPACES
Têtes de rapaces dans la chevelure de la Vierge. L'aigle est le symbole de la royauté. Marie est la reine des cieux.
TETES DE POISSONS OU D'ANIMAUX SUR LES CIMES
En regardant les montagnes avec des rotations de 90° droite ou gauche, on remarque que des yeux ont été placés proches des cimes faisant apparaitre des têtes de poissons ou d'animaux pointées vers le ciel.
Les cimes bleutées des montagnes ressemblent aux vagues de la mer. Les poissons, symbolisant les chrétiens, regardent vers Dieu en direction du ciel dans l'espoir d'une rédemption de leurs pêchers.
Visage d'homme regardant le ciel.
VISAGES D'HOMME DANS LE CIEL
Dans le ciel à droite de la Vierge, en assombrissant l'image, ressortent nettement des visages d' hommes. L'image est ingénieusement faite de sorte que l'on voit deux visages d'hommes différents, suivant que l'on tourne le tableau de 90° à droite ou à gauche. Il peut s'agir de Dieu le père ? Cependant les personnages semblent porter un chapeau, comme des personnalités nobles de l'époque. Peut-être une représentation de Louis XII et son secrétaire, Florimond Robertet, les commanditaires du tableau ?
A droite de la Vierge cette fois (rotation de 180°), on devine le buste d'un personnage portant un couvre-chef ou une couronne dorée.
LA COLLINE DU PURGATOIRE
La base de la colline sur laquelle se trouve la Vierge, avec son chemin en spirale ascendante, évoque un dessin de Botticelli. Contemporain de Léonard, Botticelli a réalisé des illustrations de la Divine Comédie de Dante. A droite sur l'image, la colline du purgatoire. On peut penser que Léonard ajoute cette référence à Dante pour enrichir la symbolique de son tableau. Le thème du purgatoire colle bien avec une Vierge Marie assise sur le Mont Carmel intercédant auprès de Dieu pour les âmes des pêcheurs. Dans la Divine Comédie Marie est la reine des cieux, celle qui aide indirectement Dante à gravir les étapes du purgatoire vers le Paradis.
Au même endroit mais en tournant le tableau de 90° gauche maintenant on devine dessinés un homme et une femme. Peut-être une référence à des personnages de la Divine Comédie ? Virgile et Béatrice ?
LA SYMBOLIQUE DU MASQUE
Le visage de l'enfant Jésus est éclairé par une forte lumière venant du coin supérieur droit du tableau. Le jeu des ombres et lumières fait ainsi ressortir une forme de masque sur son visage, semblable à un loup de carnaval. Léonard vient du reste de passer plusieurs mois à Venise (1500). Nous avons vu que dans la Joconde, Léonard a déjà utilisé la lumière sur le visage d'un personnage pour y cacher un symbole (La lumière dessine la forme d'une colombe le visage de la Joconde du Louvre).
Ici l'enfant Jésus porte le masque de la tragédie qui l'attend lors de sa passion sur la croix. Cet accessoire fait aussi référence à la comédie, titre de l'œuvre de Dante.
LE SYMBOLE DE L'ANCRE
Le reflet de la lumière sur le visage de Marie dessine cette fois la forme d'une ancre de bateau. C'est un symbole du christianisme primitif. On la trouve fréquemment représentée aux IIème et IIIème siècles dans les catacombes et les cimetières chrétiens de Rome
L'ancre symbolisait l’espérance mais aussi la fermeté dans la foi. Une signification est donnée dans l’Épître aux Hébreux : « Nous avons cette espérance comme une ancre pour l’âme, ferme et sûre ».
L'ancre fait directement référence au thème de l'étoile de la mer.
LES CORDAGES
La coiffure de Marie est assez originale et ce n'est probablement pas un hasard. Elle semble constituée de cordages tressés, comme les bouts utilisés par les marins. C'est encore une référence évidente au monde marin, pour celle qui porte le nom de Stella Maris.
Dans l'image infra-rouge du tableau on retrouve beaucoup de dessins cachés dont certains sont à l'état d'ébauche. Tous ne sont pas reproduits sur la version finale, alors que de nouveaux ont été ajoutés.
On peut voir ici les fils accrochés au fuseau. Vu ainsi, le fuseau prend des allures de mat de bateau.
LE SCAPULAIRE
En regardant attentivement le bas du fuseau, on distingue des formes qui ressemblent aux petits carrés de tissus typiques d'un scapulaire. Ils seraient pendus au bout des fils accrochés en haut du fuseau.
Sur cet autre version de la Madone aux fuseaux (version du Louvre) que nous allons regarder ensuite, on voit encore le dessin du scapulaire en noir qui apparait à travers la peinture.
Première conclusion
Nous avons donc ici un tableau représentant Notre Dame du Mont Carmel avec des références au monde marin pour évoquer un des noms primitifs de la Vierge, Stella Maris, étoile de la mer, qui est aussi le nom du monastère construit par les premiers Carmélites sur le Mont Carmel en Palestine. Léonard présente la fonction d'intercession de la vierge pour les âmes du purgatoire en introduisant des références au purgatoire de la Divine Comédie de Dante dont Botticelli, peintre contemporain de Léonard, a réalisé des illustrations. Nous allons voir maintenant que le thème de la mer est bien présent dans deux autres versions de la Madone aux fuseaux ce qui confirme notre analyse.
Madone Buccleuch
Dans cette version de l'œuvre, le paysage derrière la Vierge et l'enfant a changé. Il s'agit d'un paysage côtier de bord de mer. La référence à Stella Maris est donc évidente. Les symboles de l'ancre et du masque sur les visages des personnage sont bien visibles. La colline a disparu, mais une petite formation rocheuse a peut-être été ajoutées à gauche de la Vierge pour symboliser le Mont Carmel. En revanche plus de référence au purgatoire de Dante.
Dans ce tableau on trouve très peu de dessins cachés. Certains ne sont probablement plus visibles en raison de l'état de dégradation du tableau. On peut douter de l'intervention de Léonard dans la réalisation du paysage de ce tableau.
La Madone aux fuseaux (Buccleuch) - Léonard de Vinci (source Wikipedia)
Créature animale à gauche de la Vierge.
Tête de poisson à droite de l'enfant.
Tête de cachalot.
Deux visages regardant le ciel.
Un doigt de la main gauche de la Vierge dépasse de manière disproportionnée sous le bras de l'enfant. Erreur ou oubli du peintre ?
Version du Louvre
Dans cette version qui est à priori une copie plus tardive (1510-1530), le paysage change encore. A gauche des personnages, le peintre a représenté un château fort au bord d'un lac ou de la mer, avec un port et des bateaux. On retrouve bien le thème marin. Ce tableau contient plus de dessins cachés que le précédent, assez subtilement intégrés au paysage. On retrouve la colline avec un chemin montant. Les sommets montagneux bleutés contiennent aussi des têtes d'animaux regardant le ciel. En revanche pas de personnages dans le ciel. Un arbre, qui pourrait être un acacia a été ajouté. Il symbolise l'immortalité, obtenue par la résurrection de la chair.
Le peintre, savait donc que l'original contenait beaucoup de symboles. Ceux qu'il a inclus sont différents. Cependant il n'a pas insisté sur le contraste des lumières sur les visages. On peut se demander s'il avait compris les symboles du masque et de l'ancre.
La Madone aux fuseaux (Louvre) - Anonyme (source musée du Louvre)
Evocation du thème de la mer avec la forme d'une barque dans le tissu blanc sur la poitrine.
Visage sur le rocher.
Tête d'hermine dans le bas du vêtement bleu de la Vierge (rotation 180°).
Symbole de l'ancre avec ses deux crochets, sur le tissu bleu en bas du tableau (rotation 180°).
Tête d'oiseau dans le tissu rouge du vêtement (rotation 90° droite).
Le "M" bleu, symbole de Stella Maris,
Tête d'oiseau dessinée par les arbres sur la montagne.
La tête de l'enfant Jésus est ornée de quatre flèches dorées symbolisant son caractère divin. A cette époque de sa carrière Léonard ne fait plus figurer ce genre d'attribut sur ses tableaux religieux. Il s'agit donc probablement d'une copie par un peintre qui utilise toujours ce type d'ornements.
Têtes d'animaux dans les buissons, regardant vers le ciel (rotation 90° gauche).
Visage regardant le ciel dans les sommets montagneux (rotation 90° gauche).
Œil d'une créature regardant le ciel dans les formations rocheuses (rotation 90° gauche).
Tête d'oiseau formée par le paysage.
Un lapin dans les rochers.
Ce qui ressemble à deux doigts de la main gauche de la Vierge sont dessinés sous le bras de l'enfant. On retrouve la même disproportion des doigts par rapport à la position de la main de la Vierge que dans la Madone Buccleuch.
Conclusion
L'analyse des symboles et dessins cachés de ces trois versions de la Madone aux fuseaux nous a permis de formuler une hypothèse sur le thème de ces tableaux : Notre Dame du Mont Carmel, souvent associée à son nom primitif Stella Maris (symbolisé par un "M" bleu). Beaucoup d'éléments nous indiquent le thème de la mer : les cordages dans la coiffure, l'ancre sur le visage de la Vierge, le paysage marin, le port, les bateaux et même le fuseau qui peut être vu comme un mat de bateau. La colline sur laquelle est assise la Vierge est une évocation du Mont Carmel, à laquelle Léonard associe également une référence à la colline du purgatoire de la Divine Comédie de Dante. Dans ce décor de purgatoire, des visages d'hommes et d'animaux regardent vers le haut, en direction de la Vierge et du ciel symbolisant les âmes du purgatoire attendant d'être appelées au Paradis.
Seule la version Lansdowne, en raison de l'incroyable richesse de ses dessins cachés qui apparaissent dans chaque recoin du tableau, quel que soit le sens dans lequel on l'observe, est compatible avec une réalisation complète par Léonard. Dans la version Buccleuch, même si le dessin des personnages est assez comparable, le paysage est nettement plus pauvre et contient peu de symboles. Le paysage de la copie du Louvre est en revanche très réussi et son contenu symbolique plus riche. Dans ces deux tableaux la disproportion des doigts de la main gauche de la Vierge posent question : erreur ou symbole ?